Le vert, couleur de la patrie

February 26, 2014 17:52

(Baonghean) – Je suis né dans une région montagneuse et reculée. Mon enfance a été intimement liée à cette campagne aride, et à ses images familières : le banian, les berges de la rivière, la maison commune du village et les immenses bambouseraies verdoyantes. En classe de seconde, toute ma famille a déménagé dans le village de mes grands-parents maternels, sur la côte, laissant derrière elle tant de souvenirs d’enfance… Dans ma mémoire, l’image des majestueuses et robustes bambouseraies qui entouraient le village ; le craquement des hamacs en bambou les après-midi d’été ; les volées d’aigrettes blanches rentrant au coucher du soleil – tout cela reste profondément gravé dans ma mémoire… Chaque fois que je m’en souviens, je ressens une vive émotion…

Lũy tre làng. Ảnh: Internet
Haie de bambous du village. Photo : Internet

Mon village était entouré de bambouseraies. Les tiges vertes s'élançaient vers le ciel, dressées majestueusement. De nombreuses espèces d'oiseaux venaient y nicher, mais nous, les enfants, n'osions que rester en contrebas, les mains jointes, le regard plein d'envie, à écouter le gazouillis des oisillons. Un jour, Khoai « osa » se faufiler dans un nid. Il se faufila avec agilité entre les tiges, grimpant jusqu'à la cinquième phalange, mais dut renoncer : les branches entrelacées lui égratignaient le dos… C'était l'époque où nous renoncions à notre sieste, suivant nos amis à la recherche de gaines de bambou. Ces gaines, grandes comme des éventails, étaient d'un jaune éclatant. Un simple tour du village suffisait à remplir un grand sac. Ma mère les rapportait à la maison, les redressait, les déchirait minutieusement en petits brins, puis tressait des chapeaux. Ces chapeaux n'étaient pas aussi beaux que ceux en feuilles de cocotier, mais ils étaient solides et résistants. En ajoutant une lanière faite de jeunes feuilles de palmier séchées, mes sœurs et moi avions des chapeaux pour nous couvrir la tête lorsque nous allions à l'école ou que nous nous occupions des buffles…

Pendant la saison de la chute des feuilles de bambou, on aperçoit partout des barques de bambou courbées, tournoyant au gré du vent. Les feuilles tombent en torrent, une averse continue. Le bambou se débarrasse de son enveloppe extérieure, frissonnant dans le froid hivernal. C'est alors que ma mère ramasse les feuilles de bambou. Vêtue de son vieux manteau brun, une main tenant un balai émoussé, l'autre traînant un sac déchiré, elle se faufile à travers les fourrés de bambou, ramassant des feuilles pour les rapporter à la maison. Ce sont les principales sources de combustible pour les villageois pendant la saison des pluies. Les fagots de feuilles de bambou servent à faire bouillir l'eau, à cuire le riz, la soupe et à nourrir les cochons. La fumée est épaisse et pique les yeux. Pendant mon temps libre, je rejoignais ma mère dans la cuisine, l'aidant parfois à jeter les feuilles dans le feu, parfois à utiliser les braises pour tuer les fourmis, et parfois à dessiner des choses au hasard sur le sol avec un bâton enflammé…

Mon père était un véritable virtuose du bambou. Chaque année, vers avril ou mai, à l'approche des orages, il coupait les bambous qui menaçaient de tomber au bord de l'étang. Il les faisait ensuite tremper dans l'eau jusqu'à la première saison de pêche hivernale. Les jours de grand froid, je restais assis à le regarder découper le bambou comme s'il découpait une anguille géante qu'il venait de sortir de l'étang. De quelques morceaux de bambou, sous ses mains expertes, il les transformait en une multitude d'objets : paniers, tamis, vanniers, râteaux à six dents… Mon père se fabriquait aussi une très belle pipe, allumant son tabac avec de l'amadou qu'il fendait de bambou sec. Quant à moi, il me tressait des paniers à fleurs et de jolis petits récipients pour y ranger mes créations ; et mon frère aîné reçut une cage pour ses coqs de combat, une nasse et un panier pour ses crabes…

Ce dont je me souviens le plus, ce sont ces après-midi d'été passés sur un lit de camp avec ma grand-mère, blottis sous le bruissement et le craquement des bambous. Une brise fraîche soufflait des champs au loin. Le bruissement des tiges de bambou était comme une douce berceuse, m'endormant paisiblement. C'étaient les soirs baignés de teintes rouges, les volées d'aigrettes blanches regagnant leurs nids, leurs cris résonnant encore. Et les jours de pluie, de vent et d'orages, les tiges de bambou pliant sous le vent, s'appuyant les unes sur les autres, bravant les éléments…

Quand je suis loin de chez moi, chaque fois que je reviens dans mon village natal, la vue des bambouseraies qui l'entourent m'emplit d'un mélange de nostalgie et d'enthousiasme. De loin, j'aperçois déjà ces tapis verts qui s'élancent vers le ciel, majestueux, imposants, robustes, et pourtant si familiers.

Mais maintenant, chaque fois que je retourne dans mon village natal, je ressens un vide immense. Les bambouseraies qui ont protégé et abrité mon village pendant des générations ne sont plus que des souvenirs. Désormais, quand je reviens au village, je ne vois plus de bambous, seulement des rangées de hauts immeubles qui poussent les uns contre les autres. Mon village a tellement changé ; la vie est plus confortable grâce aux commodités modernes. Les haies de bambous verdoyantes d'antan ont été remplacées par des murs. Le lit de bambou et le craquement des bambous qui se balançaient dans le vent ne sont plus que des bribes de ma mémoire…

Thanh Tuong