Le dernier trajet en bus de l'année
- Essais -
(Baonghean)J'ai toujours cru qu'à minuit, le trentième jour du Nouvel An lunaire, nous partagions tous un sentiment commun : rentrer vite à la maison, retrouver nos familles, nos racines, vivre un moment qu'on ne peut ressentir qu'à la maison.
Cette qualité unique et sacrée est également partagée par toute la nation depuis des millénaires, devenant un instinct et une conscience pour chacun.
Oui, commençons par un voyage bien précis : de nos lieux de travail, de nos unités, de nos villages, de nos écoles, de nos foyers familiers, vers notre terre ancestrale. Une année passée loin de chez soi, absorbée par la nécessité de gagner sa vie, par les aléas de la récolte de café dans les Hautes Terres centrales, par la lutte contre les enjeux nationaux et sociaux dans la capitale, par l’exploration des forêts profondes de la frontière, par l’écriture intense de textes profonds, par les préoccupations immédiates ou par la planification silencieuse d’un avenir ambitieux… Tout cela, absolument tout, s’interrompt, le temps s’écoulant tandis que l’année touche à sa fin, sacrée et chaleureuse. C’est alors que les bus, chargés d’espoirs et d’attentes, s’élancent avec enthousiasme dans le vent froid. Les rires et les bavardages, les mains serrant les cadeaux, les présents précieusement conservés… tout cela accompagne le roulement des roues, reflétant l’impatience du foyer. Mais je sais qu’au milieu de l’agitation de ces voyages, il y a toujours des sentiments inexprimés, des choses qu’on ne peut ni connaître ni exprimer facilement. Un jour, un collègue m'a raconté un voyage qu'il avait fait dans la jungle en fin d'année pour souhaiter une bonne année aux habitants, aux autorités et aux soldats de la région frontalière entre le Vietnam et le Laos. Là-haut, certains soldats étaient rentrés chez eux avant le Têt, célébrant les fêtes en avance avec leurs parents, leurs épouses, leurs enfants et leurs proches, puis étaient revenus à ce col pour installer leurs postes, attendant le Têt en silence. Personne n'a rien dit de particulier, car c'était une chose courante pour les soldats en zone frontalière.
Un soldat demanda à quelqu'un de rapporter une branche de pêcher sauvage en fleurs dans son village natal. Dans les plaines, et surtout dans les villes, on a toujours dédaigné les branches de pêcher trop soigneusement cultivées et ostentatoires. À l'inverse, beaucoup sont prêts à dépenser des millions de dongs pour acquérir une branche aux troncs et aux rameaux noueux et moussus ; plus elle est rustique, plus ses bourgeons fraîchement éclos sont éclatants. Mais le soldat ne voyait pas les choses ainsi. Il y voyait simplement un don des montagnes, une fleur venue d'une lointaine région montagneuse, envoyée dans les plaines pour célébrer les retrouvailles printanières. Tous prirent soin de la branche de pêcher sauvage et la remirent à la famille du garde-frontière l'après-midi du trentième jour du Nouvel An lunaire, partagés entre plusieurs émotions…
…Ce même jour, sur le chemin du retour du cimetière de l’Amitié Vietnam-Laos, mon collègue et la délégation n’ont pas manqué de s’arrêter pour brûler de l’encens en hommage aux martyrs qui y reposent. L’après-midi du trentième jour du Nouvel An lunaire, des rangées de pierres tombales, certaines avec des noms, d’autres sans, se dressaient, solennelles et droites. La fumée d’encens s’élevait en épais panaches, se répandant au loin et se mêlant à la brise parfumée. Toutes les tombes n’étaient pas visitées, mais toutes étaient respectueusement encensées. Chacun savait que ceux qui venaient se recueillir priaient pour que les âmes des défunts reviennent et retrouvent leurs parents, leurs épouses, leurs enfants et leurs proches en ce trentième jour du Nouvel An lunaire. Tous croyaient qu’en ce jour du trentième jour du Nouvel An lunaire, les espoirs, les rêves et les vœux les plus sincères des vivants et des morts convergeaient silencieusement et avec confiance…
Oui, c'est bien moi, la même personne. Mais chaque année, l'après-midi du trentième jour du Nouvel An lunaire, j'ai souvent l'impression… de ne plus être moi-même, et il y a des choses difficiles à exprimer. Dans mon enfance, j'ai connu la misère, et le rêve de beaucoup était celui de nouveaux vêtements, de nouvelles chaussures, d'un festin, d'un voyage au loin… Puis sont apparus les yeux rêveurs, les pages d'un livre qui s'ouvraient sur un nouvel horizon, et la vie telle qu'elle était, avec ses épreuves, ses joies et ses peines. On décrit souvent la vie d'une personne par les changements discrets mais visibles de sa couleur de cheveux. On peut facilement juger de la réussite ou de l'échec d'une personne à travers ses vêtements, sa voiture neuve, sa maison moderne, son titre, ses cadeaux et l'argent porte-bonheur du Nouvel An… Mais assurément, moi, vous, moi, en cet après-midi du trentième jour du Nouvel An lunaire, je peux me défaire en toute confiance de tout ce qui doit être laissé derrière moi de l'année passée, et trouver la joie de la nouvelle année grâce à la chance d'avoir reçu la visite d'une personne bienveillante le premier jour de l'an, à l'encens qui brûle avec éclat et beauté, aux fleurs de pêcher qui éclosent dans la maison, parées d'innombrables boutons roses, à une fille studieuse et sage, à un petit article de journal qui apporte une lueur d'espoir à un couple de chanteurs de rue… C'est toujours moi, toujours en cet après-midi du trentième jour du Nouvel An lunaire, sous une légère bruine, mais cette année, j'ai ajouté à ma joie les messages d'une nouvelle connaissance, les vœux fidèles d'un vieil ami, une compréhension et une confiance silencieuses qui ne peuvent être pleinement exprimées par des mots…
Oui, chaque jour, le trentième jour du mois lunaire, le kapokier à la lisière du village agitait ses branches noueuses, attendant le retour des villageois. De loin, je distinguais nettement le grand kapokier au milieu de la rizière fraîchement plantée. La boue et la paille s'accrochaient encore à son tronc, exhalant une odeur âcre. Les villageois se retrouvaient à la hâte le trentième jour du mois lunaire, mais ils prenaient tout de même le temps de se demander si les plantations étaient terminées, où en étaient le bois de chauffage et la paille, quand on préparerait les gâteaux de riz et si tous les enfants étaient rentrés… Sur cette route de campagne, j'avais voyagé, été accueillie, soutenue et en qui j'avais eu confiance.
Est-ce pour des raisons comme celle-ci que le dernier trajet en bus de l'année me paraît plus long, plus lent et plus pénible à chaque étape ? Est-ce pour cela que ce dernier trajet me fait toujours réfléchir, méditer et me procure des sensations différentes de tous les voyages que j'ai effectués dans ma vie ? J'ai toujours gardé cette impression d'être une vagabonde, une voyageuse, parfois insomniaque, parfois absorbée par le grondement des bus longue distance qui passent devant chez moi sur la route nationale 1A. Ces bus, chargés de poussière et de vent, sillonnent des contrées lointaines, transportant d'innombrables destins et émotions de ceux qui sont loin de chez eux. Il y a cette jeune fille, ouvrière dans une usine de chaussures en cuir à Binh Duong, qui rentre chez elle avec son petit ami, ouvrier dans une usine textile voisine, pour le présenter à ses parents. Ils oublient un instant les difficultés de l'année, rentrant chez eux emplis de chaleur et d'espoir. Alors, dans une chambre louée exiguë, ils construiront cet espoir, où leurs enfants naîtront les uns après les autres, et chaque année, les grands-mères des deux familles se relaieront pour apporter des paniers-repas et s'occuper des enfants. Dix ans se sont écoulés depuis l'arrivée des deux sœurs dans cette région de terre rouge, où elles ont peiné et économisé jour après jour. Apprenant que leur mère était gravement malade, elles ont vendu à la hâte plusieurs centaines de kilos de noix de cajou pour rentrer chez elles à temps. Elles se sont dépêchées, emportant leur vieux vélo, calculant la distance qu'elles parcourraient de nuit sur cette route de campagne isolée, chargée de souvenirs. Un vieil homme pensif était assis près de la fenêtre du bus, fumant sans cesse. Cette année, de nombreuses tempêtes avaient emporté ses bassins à crevettes, fruits de son labeur. Mais ces revers n'ont pas découragé cet ancien soldat de l'Oncle Hô. De retour chez lui, il a brûlé de l'encens pour ses ancêtres, puisant force et courage dans la terre qui l'avait vu naître et grandir, pour reprendre la route… Dans ces bus, combien de personnes, perdues depuis des années, reviennent maintenant, les cheveux grisonnants ? Combien ont enfoui leur douleur et leur amertume au plus profond de leur cœur ? Combien débordent d'enthousiasme et de joie ? La route du village les attire, sillonnée d'empreintes de bisons, souvenirs de leur enfance, bercée par le murmure des vagues écumantes ou la silhouette pensive des montagnes voilées de nuages. C'est là que naissent les rêves, s'envolent et reviennent un jour. Ils comprennent pourquoi tant de villageois, qui n'ont jamais quitté leurs bambouseraies, s'inquiètent de la chute des prix du café, scrutent avec anxiété les contrées lointaines pendant les orages et suivent les reportages sur les exportations de crevettes vers l'Amérique. Ils comprennent pourquoi, parfois, leur cœur est agité et pourquoi, au chant du coucou, ils contemplent l'horizon en silence.
Longtemps, j'ai regardé passer ces véhicules bruyants, les visages s'estompant derrière les vitres. J'aspirais à la paix, à la chaleur et à la communion. J'aspirais à ce que nos mains se serrent en ce moment sacré. J'aspirais à la chaleur des bâtonnets d'encens rouges sur l'autel ancestral, empreints de respect. Et à ce que chacun, comme moi, soit accueilli, soutenu, et qu'on puisse compter sur lui sur le chemin du retour…
Pham Thuy Vinh