Réflexion

Un seul toit, de nombreux écrans

Phuoc Anh June 28, 2026 14:13

La Journée de la famille vietnamienne nous rappelle chaque année la signification du mot « foyer », l’amour, la responsabilité et le partage. Une maison peut devenir plus grande, plus confortable et plus lumineuse, mais une famille ne grandit pas en mètres carrés ni en équipements modernes. Une famille se nourrit de la présence de ses membres dans la vie des uns et des autres.

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Illustration : ChatGPT

Un soir de week-end, le restaurant était bondé. À une table près de la fenêtre, une famille de quatre personnes patientait longuement avant d'être servie. Le père venait à peine de s'asseoir qu'il sortit son téléphone pour passer un appel professionnel. La mère était absorbée par une promotion en ligne. Le fils aîné, casque sur les oreilles, faisait défiler frénétiquement son écran. La cadette, après avoir appelé ses parents à plusieurs reprises sans obtenir de réponse, s'était elle aussi penchée pour regarder des dessins animés. Tout au long du repas, le cliquetis des cuillères contre les bols, la prise de commande par le serveur et le bruit de la circulation couvraient davantage la conversation des quatre membres de la famille. Ils étaient assis ensemble, mais ce sentiment de convivialité semblait s'être dissipé, absorbés par les quatre écrans bleus lumineux posés sur la table.

Cette scène n'est plus rare. Elle peut se dérouler au restaurant, dans un salon, en voiture, ou même pendant le dîner, autrefois considéré comme un moment privilégié en famille. Dans de nombreux foyers, les lumières restent allumées chaque soir, parents, enfants et grands-parents sont réunis ; la table est toujours soigneusement mise et la pièce toujours parfaitement équipée. Une seule chose a discrètement changé : les gens sont plus proches physiquement, mais de plus en plus distants en termes d'attention, de dialogue et de capacité d'écoute et de partage. Chacun s'accroche à un appareil, comme s'il s'agissait de son propre monde.

Qu’apprendra en premier un enfant qui grandit dans un foyer où les parents sont constamment absorbés par leur téléphone ? Peut-être pas des leçons de morale, mais plutôt le sentiment de devoir rivaliser avec un écran pour capter l’attention des adultes. Lorsque l’enfant raconte avec enthousiasme ses aventures à l’école et que sa mère, les yeux rivés sur son téléphone, lui répond par quelques « ah bon ? », l’enfant comprendra que son histoire est moins importante que ce qui se passe à l’écran. Lorsque le père consulte sans cesse ses messages pendant les repas, l’enfant apprendra que les repas en famille ne sont pas des moments précieux, mais de simples interruptions parmi d’autres flux d’informations. Et lorsque les adultes eux-mêmes emportent leur téléphone au lit, à table, dans chaque conversation, il devient difficile de demander aux enfants de modérer leur utilisation des appareils numériques.

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Si les adultes considèrent leur téléphone comme une extension de leur corps, l'emportant partout et lui accordant une priorité quasi absolue, les enfants auront la même perception de la technologie. (Illustration : ChatGPT)

Les enfants apprennent à vivre au contact de leur famille avant même d'apprendre à l'école ou dans la société. Si les adultes considèrent leur téléphone comme une extension de leur corps, l'emportant partout et lui accordant une priorité quasi absolue, les enfants auront la même perception de la technologie. Des rappels tels que « range ton téléphone quand tu manges », « ne fixe pas ton téléphone quand tu es avec tes parents » ou « regarde-le après avoir fini d'étudier » perdront de leur efficacité si la personne qui parle donne des instructions tout en consultant ses notifications.

L’histoire d’« une maison, plusieurs écrans » ne se limite donc pas aux enfants privés de leur enfance par les téléphones. C’est aussi l’histoire des adultes, de la vie moderne, des pressions liées à la nécessité de gagner sa vie, du rythme effréné du quotidien et de la peur d’être laissé pour compte.

La prédominance des écrans appauvrit également un élément essentiel de la vie familiale : l’écoute. Les conversations familiales sont différentes des échanges d’informations en dehors du foyer. Il ne s’agit pas seulement de demander où va quelqu’un, ce qu’il fait, ce qu’il mange, s’il a payé ses frais de scolarité ou à quelle heure il doit se réveiller le lendemain. Les conversations familiales consistent à se regarder dans les yeux pour déceler la fatigue, la tristesse ou les difficultés à exprimer une personne ; à prendre le temps d’écouter un enfant raconter sa journée d’école, une personne âgée se remémorer le passé sans être interrompue, une femme se confier sans craindre d’être jugée sénile, ou un mari admettre son stress sans avoir à masquer sa frustration. Ces dialogues exigent une présence authentique. Ils sont impossibles lorsque l’on consulte son écran toutes les cinq minutes pour répondre à des messages, vérifier des notifications ou glisser un emoji dans une conversation lointaine.

La famille vietnamienne se perpétue depuis longtemps grâce à de nombreuses valeurs simples mais fondamentales. Un repas partagé, une tasse de thé offerte aux grands-parents, des mots d'encouragement après le travail, le bruit des enfants qui étudient dans un coin, les adultes qui discutent des dépenses du ménage, des proches, des récoltes et de l'éducation des enfants : autant d'activités qui rythment la vie familiale. Elles permettent à chacun de se sentir appartenir à une famille, d'être vu, aimé et soutenu, et de se rappeler que, quelles que soient les difficultés rencontrées à l'extérieur, des personnes sont là, à la maison, pour le comprendre et l'écouter.

Si les écrans s'immiscent dans les relations, leur intensité diminuera peu à peu. Les gens continuent de vivre ensemble, de remplir leurs obligations essentielles et de prendre soin les uns des autres par l'argent, les biens matériels et les responsabilités. Seul l'aspect émotionnel, qui a besoin d'être cultivé avec temps et attention, est progressivement relégué au second plan. De plus, le plus inquiétant est que des sentiments de solitude peuvent surgir même au sein d'une famille unie.

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La Journée de la famille vietnamienne nous rappelle chaque année la signification du mot « foyer », l'amour, la responsabilité et le partage. (Image illustrative : ChatGPT)

Le problème n'est pas l'écran en lui-même, mais la place qu'on lui accorde. Une famille moderne peut parfaitement utiliser la technologie comme un outil précieux sans pour autant laisser celle-ci nuire aux liens familiaux. Cela commence par des règles claires, comme l'interdiction des téléphones pendant les repas ; le fait que les parents prennent le temps de regarder leurs enfants lorsqu'ils parlent ; quelques minutes de conversation en famille avant le coucher au lieu que chacun soit absorbé par son appareil ; et des week-ends consacrés à une déconnexion : promenades, visites aux grands-parents, cuisine en famille ou toute autre activité ne nécessitant pas de connexion internet. Ces choses paraissent simples, mais c'est précisément cette simplicité qui constitue le fondement d'une famille.

La Journée de la famille vietnamienne nous rappelle chaque année la signification du mot « foyer », synonyme d’amour, de responsabilité et de partage. Une maison peut devenir plus grande, plus confortable et plus lumineuse, mais une famille ne s’agrandit pas en mètres carrés ni en appareils électroménagers modernes. Une famille se nourrit de la présence de ses membres dans la vie des uns et des autres. Si nous négligeons ce lien, nous risquons un jour de réaliser que notre foyer possède tout, sauf l’essentiel : le sentiment de vivre ensemble.

Phuoc Anh