talus venteux

Mon village est situé au bord d'une rivière. Comme dans beaucoup d'autres villages vietnamiens, la proximité d'un cours d'eau implique inévitablement la présence d'une digue. C'est un élément familier du paysage, une barrière protectrice pour le village, et un lieu chargé de précieux souvenirs d'enfance pour des générations.

Il m'arrivait d'être si épuisée par le travail que je retournais m'asseoir sur la rive, face à l'eau, et de sentir la brise. Le vent qui soufflait de l'eau caressait mon visage, emportant le stress et les soucis, et me procurant un sentiment de paix et de sérénité. Je m'allongeais sur l'herbe verte et douce, posais ma tête sur mon bras et contemplais le ciel bleu et les nuages ​​blancs. Un flot de souvenirs me submergeait, émouvant mon cœur, et de douces émotions venaient caresser mon esprit.

Je me souviens de mon enfance, quand mes pieds nus couraient, sautaient et jouaient sur cette digue. La digue du village était recouverte d'herbes sauvages et de fleurs des champs, d'une vigueur incroyable, qui s'entremêlaient et formaient une végétation luxuriante et verdoyante. Ce coin d'herbe était le terrain de jeu des enfants de la campagne. Ce coin d'herbe était comme un matelas moelleux où je pouvais m'allonger et m'endormir après une partie de football, un après-midi.

En été, les fleurs sauvages éclosent en abondance le long des sentiers et des talus. Leur teinte pourpre crée une douce beauté, comme si elles habillaient le talus d'un manteau neuf, à la fois étrange et familier. Ici et là, des touffes de pervenche, minuscules fleurs pourpres et délicates, de la taille de boutons, aussi humbles que la beauté d'une jeune villageoise. Ces couleurs inspirent une profonde paix intérieure.

Autrefois, aux saisons des récoltes, quand l'agriculture reposait essentiellement sur le labeur humain, une procession entière transportait des gerbes de riz sur la digue. Vue de loin, la procession semblait rythmée, les lourdes gerbes ondulant à chaque pas. Ce spectacle emplissait les villageois de joie ; c'était l'image même de la prospérité, une prospérité qui s'approchait peu à peu. En rapportant le riz chez eux, ils traversaient d'épais fourrés d'herbes sauvages qui s'accrochaient à leurs pantalons. Ces herbes étaient étranges, si sauvages et vigoureuses, parfois même agaçantes. Qui sait combien de temps les femmes passaient à les enlever ? Mais pour les jeunes filles, c'était tout le contraire : elles y trouvaient du plaisir. Pourquoi ? Parce que, les soirs d'été après la récolte, elles retrouvaient leurs amoureux sur la digue. Elles cueillaient les herbes accrochées aux pantalons de leurs compagnons, puis, ensemble, elles les enlevaient des ourlets de leurs vêtements. Ces couples étaient si absorbés par la cueillette de fleurs sauvages qu'ils oubliaient de rentrer tard le soir. Au clair de lune, ils se murmuraient des mots doux et tendres. Des mariages ont eu lieu après ces nuits de pleine lune, et la digue du village a été témoin de leur histoire d'amour.

Je me souviens encore de l'histoire que mes grands-parents racontaient à propos de l'inondation d'il y a plus d'un demi-siècle. Cette crue historique les avait contraints à se réfugier dans un village à flanc de colline pour y échapper, et ils s'y étaient installés définitivement. C'était l'histoire de ces inondations gigantesques auxquelles la digue n'avait pu résister. Pourtant, la digue avait enduré d'innombrables saisons de crue, protégeant les villageois. La digue du village était un rempart inébranlable, protégeant les hommes et les récoltes ; un bienfaiteur discret qui, après chaque inondation, retrouvait son aspect verdoyant et paisible.

Parfois, je restais assise, pensive, sur la digue, me demandant combien de temps elle subsisterait auprès de ses habitants. Mais je me rassurais en me disant qu'elle resterait à jamais là, avec ses pentes balayées par le vent, paisible et sereine, car je sais que beaucoup, comme moi, sont tombés amoureux de ces digues. Et elles demeurent verdoyantes et luxuriantes, embaumant l'air de leurs parfums d'herbe et de fleurs, et le vent continue d'emporter la poussière de la ville, dissipant la fatigue des luttes quotidiennes des habitants de mon village bien-aimé…

Article rédigé par : Le Minh Hai
Image illustrative : Document d’archives