UE - Turquie : La situation va-t-elle atteindre un point de rupture ?
(Baonghean) – Après l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse, les Pays-Bas expriment à leur tour leur mécontentement face aux visites de personnalités politiques turques sur leur territoire à des fins de campagne électorale. Cette escalade des tensions laisse penser aux observateurs que les deux pays sont confrontés à la plus grande crise de leur histoire bilatérale. Quel est donc le niveau réel de ce conflit entre la Turquie et les pays européens ? Une attitude trop agressive risque-t-elle de mener à une rupture ?
Les calculs d'Erdogan
La vive polémique entre la Turquie et les Pays-Bas a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, révélant la discorde croissante entre Ankara et les pays européens. En réalité, les troubles récents découlent de l'intensification de la campagne menée par la Turquie en faveur d'un référendum sur des réformes constitutionnelles, prévu en avril, qui renforcerait les pouvoirs du président.
Si elle est approuvée, cette mesure conférerait au président turc des pouvoirs accrus : nomination des ministres, élaboration du budget, désignation des plus hauts magistrats, promulgation de décrets, déclaration de l’état d’urgence, dissolution du Parlement, et bien plus encore. Pour parvenir à ce résultat, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a besoin du soutien de l’ensemble des citoyens turcs, qu’ils résident en Turquie ou à l’étranger.
Par ailleurs, selon les statistiques européennes, la communauté turque est très importante, notamment en Allemagne (1,5 million de personnes), en France (650 000 personnes) et aux Pays-Bas (400 000 personnes). S'il parvient à obtenir le soutien de cet électorat, ce sera un atout considérable pour Erdogan. C'est pourquoi il a dépêché des ministres en Europe pour faire campagne et tenter de remporter ce référendum.
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| Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) et le Premier ministre néerlandais Mark Rutte. Photo : AP |
Cependant, les pays européens se sont fermement opposés aux manœuvres de la Turquie. Avant les Pays-Bas, l'Autriche, la Suisse et l'Allemagne avaient déjà interdit aux hommes politiques turcs de faire campagne sur leur territoire. Les pays européens justifiaient cette interdiction par des préoccupations sécuritaires et d'instabilité, craignant que les divisions politiques actuelles en Turquie ne s'étendent à la communauté turque en Europe. Les Pays-Bas, qui se préparaient à d'importantes élections législatives prévues le 15 mars, ne souhaitaient certainement pas que le moral de leurs citoyens soit affecté et perturbé par les problèmes politiques turcs. Par conséquent, les tensions entre les Pays-Bas et la Turquie ont atteint leur paroxysme lorsque le gouvernement néerlandais a empêché le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, de se rendre à Rotterdam.
Par la suite, les Pays-Bas ont refusé à la ministre turque de la Famille, Betul Sayan Kaya, l'accès au consulat turc de Rotterdam, puis l'ont escortée hors du territoire néerlandais vers l'Allemagne. En réaction à ces agissements, le président turc Erdogan a qualifié les Pays-Bas de « vestiges fascistes » et a menacé de représailles maximales.
On ignore encore à quel point la situation va se tendre, mais il est évident que depuis la tentative de coup d'État manquée en Turquie en juillet dernier, nous traversons la période la plus tumultueuse dans les relations entre la Turquie et les pays européens.
Est-ce que « pousser trop fort » va casser la corde ?
Au vu des relations euro-turques récentes, il apparaît clairement que les préoccupations sécuritaires ne sont qu'un prétexte pour les pays européens de s'opposer à l'engagement politique des responsables turcs. En réalité, l'animosité entre les deux camps couve depuis un certain temps, notamment depuis les troubles politiques survenus en Turquie en juillet dernier. L'Allemagne, en particulier, a critiqué à plusieurs reprises et avec véhémence les arrestations et les purges menées par le gouvernement turc, qui ont entraîné le licenciement de près de 100 000 fonctionnaires. L'Europe considère cela comme une violation des droits de l'homme et de la démocratie.
Par ailleurs, le projet de la Turquie d'organiser un référendum sur la réforme constitutionnelle a également suscité le mécontentement en Europe. Récemment, un groupe d'experts juridiques du Conseil de l'Europe a déclaré que les modifications constitutionnelles proposées par la Turquie pour accroître les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdoğan constituent un dangereux recul pour la démocratie dans le pays. Plus précisément, selon cette instance, l'amendement constitutionnel proposé, qui permettrait au président de dissoudre le Parlement à tout moment, est contraire au système démocratique.
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| Des Turcs défilent à Rotterdam, aux Pays-Bas. Photo : Agence Anadolu |
Compte tenu de ces préoccupations, il est compréhensible que les pays européens hésitent à accueillir le président turc en campagne sur leur territoire. Par ailleurs, le manque d'empressement récent de la Turquie à endiguer l'afflux de réfugiés du Moyen-Orient vers l'Europe est également source d'inquiétude pour les dirigeants européens. Le processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne (UE) est au point mort, notamment parce que les pays européens ne sont pas pleinement rassurés par la situation politique de ce pays situé au carrefour du monde.
Dans le contexte actuel, il semble peu probable que le partenariat UE-Turquie se concrétise prochainement, et le chemin vers l'adhésion de la Turquie à l'UE s'annonce encore plus difficile. Cependant, malgré les récents conflits, l'UE et ses États membres doivent reconnaître l'importance capitale, pour les deux parties, du partenariat de plusieurs décennies avec la Turquie. Malgré des échanges parfois vifs, aucune des deux parties ne permettra que la situation dégénère. En témoigne la déclaration du Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, qui s'est engagé à tout mettre en œuvre pour apaiser les tensions avec la Turquie. De même, le chef de la justice allemande, tout en désapprouvant les déclarations d'Erdogan, a affirmé qu'il ne fallait pas interdire au président turc de se rendre en Allemagne ni rompre les relations diplomatiques avec la Turquie afin d'éviter le risque de rapprochement de la Turquie avec la Russie. La Turquie a également menacé d'envisager une adhésion à l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) plutôt qu'à l'UE si l'alliance ne poursuit pas les négociations.
En résumé, si l'Europe désapprouve la politique intérieure du président Erdogan, elle ne peut rompre les liens avec Ankara compte tenu de son importance au sein de l'OTAN et sur la scène internationale et régionale. Toutefois, des tensions entre les deux parties sont inévitables.
Thanh Huyen




