Se moquer des voix minoritaires sur les réseaux sociaux : un problème culturel.
Sur TikTok et de nombreuses autres plateformes de médias sociaux, une tendance se développe : imiter les accents des minorités ethniques, sous l’appellation « accent des hommes ». Des milliers de vidéos cumulent des millions de vues. Ce qui semble être une plaisanterie anodine cache pourtant des conséquences psychologiques néfastes, un risque d’érosion de l’identité linguistique et la propagation de préjugés profondément ancrés envers les minorités ethniques.

Beaucoup pensent que l'idée de la tendance de l'« accent masculin » provient d'une vidéo où une jeune fille issue d'une minorité ethnique raconte ses difficultés à travailler dans une zone industrielle de la ville. Elle s'exprime en vietnamien avec un accent particulier. La jeune fille explique qu'elle est maltraitée et dit qu'elle préférerait rester chez elle et « manger des hommes aigres » (une métaphore pour désigner le fait de manger des hommes aigres) plutôt que d'endurer de telles épreuves.
La vidéo est rapidement devenue virale sur TikTok, mais ce qui est troublant, c'est la réaction du public. Au lieu de compatir et de soutenir une jeune travailleuse confrontée à l'injustice et à la discrimination, les internautes se sont mis à imiter sa voix, en y ajoutant des expressions naïves, en exagérant son intonation et en créant une série de vidéos moqueuses pour s'amuser. C'est ainsi qu'est née la « tendance » consistant à imiter la « voix des hommes ».
Sur TikTok, Facebook, YouTube et d'autres plateformes, on trouve des milliers de clips vidéo mettant en scène « l'accent de Mèn Mén », avec toutes sortes de contenus créatifs : des défis pour parler « l'accent de Mèn Mén », chanter avec « l'accent de Mèn Mén », enseigner « l'accent de Mèn Mén » aux débutants, passer un test oral de 9,0 avec « l'accent de Mèn Mén », enseigner aux étrangers comment parler « l'accent de Mèn Mén », etc.
La plupart des participants se sont rangés du côté de la majorité, riant des différences sans se rendre compte qu'ils contribuaient ainsi aux préjugés. Il ne s'agit pas d'un phénomène isolé, mais de la preuve d'un mécanisme de pouvoir linguistique : la voix du groupe dominant devient la norme, tandis que celle du groupe minoritaire est facilement ridiculisée.

Ce phénomène n'est pas nouveau si on l'envisage dans un contexte plus large, des scènes de théâtre humoristiques aux vidéos sur Internet. Le public a souvent été témoin de représentations de minorités ethniques avec un langage maladroit, des vêtements inhabituels et un comportement naïf.
De nombreux créateurs de contenu sur les réseaux sociaux perpétuent cette tendance en transformant coutumes et expressions en matière d'humour. Un exemple frappant, qui avait suscité l'indignation générale, est la chaîne YouTube A Hy TV, dont les nombreux sketchs ont été jugés diffamatoires et insultants envers l'honneur et la dignité des minorités ethniques, poussant le Comité pour les minorités ethniques à demander l'intervention des autorités compétentes. En réalité, ces productions ne relèvent pas du simple « divertissement », mais exploitent les expressions culturelles de groupes vulnérables à des fins d'audience.
La prononciation des minorités ethniques lorsqu'elles parlent le vietnamien standard est le fruit de contacts linguistiques historiques, de leurs systèmes phonologiques, rythmes et intonations uniques ; elle témoigne de leur compétence bilingue et de leur adaptabilité linguistique, et non d'un « manque de compréhension ». Imiter les accents, déformer les intonations ou dénaturer un nom propre (par exemple, « mèn mén ») pour en faire un adjectif péjoratif est une modification linguistique visant à rabaisser la personne visée. Plus largement, ce comportement exprime des attitudes discriminatoires fondées sur l'accent, engendrant chez la personne imitée un sentiment de discrimination et un préjudice psychologique, une perte de confiance en soi et pouvant même compromettre ses perspectives d'emploi et d'études.
Les conséquences du ridicule dépassent le simple ressentiment personnel. Il comporte aussi le risque de se voir privé de sa voix. Lorsqu'une voix est tournée en ridicule, de nombreux messages que les minorités ethniques souhaitent transmettre sont facilement étouffés par les rires de la foule. Les orateurs ne sont plus pris au sérieux et les auditeurs manquent de respect pour considérer leurs propos. À long terme, cela peut inciter les jeunes générations issues des minorités ethniques à dissimuler leur identité linguistique, se contraignant à parler un anglais « standard » pour éviter la discrimination. La diversité linguistique risque ainsi de disparaître, les intonations et les rythmes distinctifs s'effaçant peu à peu dans un effort d'intégration par assimilation.
D'un point de vue sociétal, le fait de se moquer des différences creuse le fossé entre « nous » et « eux ». La majorité se sent en sécurité en riant des différences, tandis que la minorité développe un complexe d'infériorité supplémentaire. Plus inquiétant encore, à l'ère des réseaux sociaux, une simple vidéo moqueuse peut générer des millions de vues, influençant le groupe plus rapidement que toute tentative de critique constructive ou d'éducation. Des préjugés que l'on croyait disparus ressurgissent et s'amplifient sous couvert d'un divertissement inoffensif.
Alors, que devons-nous faire ? Premièrement, les créateurs de contenu doivent assumer une responsabilité sociale et culturelle. Ils doivent comprendre que l’humour ne peut se fonder sur le dénigrement d’autrui. Il existe de nombreuses façons d’être drôle tout en restant civilisé et respectueux. Ensuite, les autorités doivent lutter fermement contre l’exploitation des caractéristiques culturelles et ethniques à des fins diffamatoires, dénigrantes ou ridiculisantes. Parallèlement, la presse et les médias doivent diffuser activement des histoires positives, affirmant la valeur de la diversité linguistique et culturelle. Plus important encore, nous devons créer des espaces permettant aux minorités ethniques de s’exprimer, de raconter leur histoire avec leurs propres mots et d’être écoutées avec respect.
La voix n'est pas seulement un moyen de communication, mais aussi un patrimoine vivant pour une communauté. Elle porte en elle l'histoire, les souvenirs, le savoir et la fierté. La tourner en ridicule est une insulte non seulement aux individus, mais aussi à toute une culture. Condamner la moquerie n'est pas une réaction excessive, mais une étape nécessaire à la construction d'une société juste et respectueuse de la diversité. Ce n'est qu'en écoutant et en valorisant toutes les voix qu'un pays peut véritablement s'enrichir culturellement et affirmer la civilité dans ses interactions.


