La chute de Kobani : la Turquie se réjouit-elle ou se lamente-t-elle en secret ?
(Baonghean) – Jeudi 9 octobre, l’État islamique (EI) a failli s’emparer de la ville de Kobani. Ainsi, après près d’un mois de résistance, le troisième bastion kurde de Syrie semble sur le point de tomber, et le nombre de réfugiés sera probablement bien supérieur aux 300 000 arrivés depuis la mi-septembre. Cet événement alimente un vif débat entre l’Occident et la Turquie. Étonnamment, la Syrie, pays hôte, ne semble pas s’inquiéter de perdre davantage de territoire au profit de l’EI.
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| Des chars turcs sur une colline à Suruc, avec la ville de Kobani en arrière-plan, le 9 octobre. |
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La situation politique intérieure de la Turquie est déjà complexe, notamment en ce qui concerne les Kurdes. Le gouvernement d'Ankara se doit donc d'être prudent et de bien peser le pour et le contre avant d'agir. Concernant les Kurdes de Kobané : depuis novembre 2013, Kobané a proclamé son indépendance du gouvernement syrien de Bachar el-Assad. La communauté de Kobané, qui compte entre 30 et 40 millions de Kurdes vivant en Turquie, en Irak, en Syrie et en Iran, forme une communauté non gouvernementale. L'émergence d'une nation kurde indépendante, longtemps envisagée, se concrétise progressivement. La force dominante au sein de cette communauté est le mouvement armé d'inspiration marxiste-léniniste, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et sa branche politique syrienne, le Parti de l'union démocratique (OUD). Les forces armées de ce parti sont les Unités de protection du peuple kurde (YPG), qui assurent également la protection de Kobané.
Depuis juillet 2012, ce mouvement a établi ses propres institutions en Syrie, parallèlement à son opposition au gouvernement du président Bachar al-Assad. Recourant à une répression féroce, il prétend agir au nom d'un projet social promouvant l'égalité des sexes, l'intégration des minorités religieuses et une forme d'autonomie locale. Le PKK, fondé en 1978 en Turquie, a mené une guerre d'indépendance contre l'armée turque, faisant 40 000 morts en 30 ans, dont 7 000 membres des forces de sécurité turques. Sans surprise, l'idée d'un État kurde autonome dirigé par cet ennemi redoutable, qui gagne en puissance de l'autre côté de la frontière, inquiète fortement Ankara. Pour l'État turc, la menace que représente le PKK est au moins aussi importante, voire plus importante, que celle de Daech. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré à plusieurs reprises : « Daech et le PKK, c'est la même chose. »
En janvier 2013, Ankara et le PKK se sont engagés dans un processus de paix historique. Le gouvernement turc a signé un accord avec les représentants légitimes des rebelles kurdes – le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), et plus particulièrement avec son chef, Abdullah Öcalan, condamné à la prison à vie sur l'île d'Imrali après les purges menées depuis 1999. Cependant, au moment de la signature de cet engagement par la Turquie, le mouvement kurde en Syrie avait considérablement pris de l'ampleur. Le gouvernement d'Ankara craignait que cette montée en puissance en Syrie n'incite le PKK à formuler de nouvelles exigences. La Turquie a donc demandé aux autorités kurdes en Syrie d'élargir leurs relations avec d'autres mouvements kurdes et de se séparer du PKK. Parallèlement, Abdullah Öcalan a menacé de rompre l'accord de paix si la Turquie n'intervenait pas militairement, permettant ainsi à des éléments djihadistes de tuer des Kurdes à Kobané. Or, c'est précisément le prétexte que le PKK espère utiliser pour perturber le processus de paix à long terme avec Ankara – la perspective de ce compromis étant le désarmement et la dissolution du PKK. Ainsi, des conflits internes persistent de part et d'autre de cet accord de paix. Troisièmement, le 7 octobre, des manifestations et des violences ont éclaté au Kurdistan, faisant 18 morts. Un couvre-feu a été instauré et la présence militaire renforcée dans la région, signe d'une résurgence de la crise socio-politique en Turquie.
Ainsi, d'une part, Ankara ne souhaite pas « insuffler de l'espoir » aux Kurdes de Syrie, craignant de renforcer davantage le PKK – ce qui reviendrait à abriter une vipère en soi ! Ankara justifie son inaction face à l'EI en général et à la défense de Kobané en particulier en affirmant que l'élimination de l'EI n'affaiblirait pas le gouvernement de Bachar el-Assad, et pourrait même avoir l'effet inverse. Il est clair que sur l'échiquier qui se présente au gouvernement d'Ankara, trois menaces se dressent : Bachar, l'EI et le PKK. Déclarer la guerre directement à Bachar et au PKK n'est pas envisageable, mais si Ankara devait combattre ouvertement l'EI, l'issue du conflit est incertaine. Le PKK tirerait toutefois un avantage certain de l'affaiblissement de deux adversaires redoutables sans avoir à tirer un seul coup de feu. Fort de ces calculs, Ankara reste passif, attendant que le sort des événements se décide. Il est évident que le PKK et les YPG perdent du terrain face à l'EI, ce qui pourrait désavantager le PKK lors des négociations de paix.
Malgré des calculs minutieux et avisés, la Turquie subit de fortes pressions pour intervenir en Syrie, compte tenu de l'influence croissante de l'État islamique. Cette semaine, les États-Unis enverront une délégation militaire à Ankara afin de discuter avec les responsables militaires turcs des responsabilités du pays dans la lutte commune contre l'État islamique. Les États-Unis ont immédiatement rejeté la demande d'Ankara d'établir une zone tampon à la frontière syro-turque, critiquant au contraire l'attitude irresponsable et passive du gouvernement. Par ailleurs, Ankara est soumise à des pressions internes, des élections constitutionnelles étant prévues pour juin 2015. Le président Erdoğan comprend mieux que quiconque que le soutien des Kurdes, qui représentent 20 % de la population turque, sera déterminant pour le succès ou l'échec de son parti, l'AKP.
Champignon Reishi
(Extrait du Monde)



