Le langage du « silence » à travers « Pierre dans le courant » de Mai Van Phan
Dans le parcours créatif de Mai Van Phan, la nature n'est pas seulement un objet à contempler, mais aussi un espace spirituel où l'on apprend à écouter et à observer les mouvements subtils de la vie.
PIERRES DANS LE RUISSEAU
| Laissez l'eau couler en silence. L'averse torrentielle a duré longtemps, me laissant transi de froid. C'est le printemps ? Des vignes grimpent le long du sentier Le chant des oiseaux résonnait en écho, créant un doux murmure. L'ombre des arbres faisait onduler les rochers, créant une alternance de périodes d'ombre et de lumière. Comment ces fleurs sauvages peuvent-elles rester si paisibles pour toujours ? La pierre ferme les yeux, laissant calmement l'eau couler. | Ces langurs à pieds gris Les ombres des arbres s'élevèrent haut et ondulèrent à nouveau. Une bruine tombait de partout. Humidifiez la zone la plus intime. Les nuages restent où ils sont. Le parfum enivrant des goyaves mûres embaume la forêt. Un hérisson, les piquants hérissés, immobile. Plus que tout en ce moment. Restez où vous êtes. |
(Imprimé dans le livret)Le ciel n'a pas de toit.(Maison d'édition de l'Association des écrivains vietnamiens, 2010).
Le poème « Pierres dans le ruisseau » témoigne magnifiquement de cette perspective. À partir d'images simples, apparemment fugaces et imperceptibles (selon les mots de Denis Diderot), le poète révèle la beauté d'une nature pure et profonde, incarnant une philosophie de vie empreinte de sérénité et de tranquillité au sein du flux incessant de l'existence. La nature est un monde magnifique qui, avec générosité et abnégation, offre sa beauté sans jamais se manifester.

Un rocher, une vigne grimpante, une fleur sauvage, un nuage, le parfum d'une goyave mûre, un hérisson aux piquants hérissés : tous sont silencieux, sereins, immobiles, sans un mot. Et c'est de ce silence que la nature commence à parler son propre langage, le langage du silence, un langage sans mots capable d'atteindre les profondeurs des émotions.
La première strophe, bien que ne comportant que deux courts vers, est concise et suscite immédiatement beaucoup de réflexion grâce à son imagerie évocatrice :
Laissez l'eau couler en silence.
L'averse torrentielle a duré longtemps, me laissant transi de froid.
Le personnage principal est le rocher dans le courant, apparaissant dans un état de silence face au flot torrentiel. L'eau est toujours en mouvement, toujours impétueuse, mais le rocher ne résiste pas ; il demeure simplement silencieux, au point d'être glacé. Le rocher se métamorphose silencieusement pour ne faire qu'un avec l'eau. Au sein d'un monde en perpétuel changement, le rocher accepte tous les effets du temps et de la nature, atteignant finalement un état de tranquillité. Cet état suggère une dualité : la nature intrinsèque du rocher est telle qu'il est toujours silencieux et serein face au tumulte, et pourtant, ce silence est aussi un choix qu'il fait lui-même. Autrement dit, ce choix reflète sa nature même. Un choix inhérent à sa nature révèle une profonde compréhension et une acceptation des lois de la création.

Cela évoque inévitablement Jésus qui, sachant la trahison de ses apôtres, l'accepta et mourut volontairement sur la croix pour racheter l'humanité, ou encore le Bouddha qui, fort de sa sagesse, reconnut la nourriture empoisonnée mais l'accepta néanmoins afin de ne pas altérer le lien karmique et de préserver le mérite de ses disciples. Deux religions différentes peuvent proposer des explications différentes, mais ces deux événements nous révèlent une acceptation sereine du destin, une réconciliation avec le monde, et une humilité et un altruisme sans bornes. Se pourrait-il que ce soit également le but de la pierre jetée dans le ruisseau ?
Traditionnellement, on utilise l'expression « l'eau use la pierre » pour célébrer la force dynamique de l'eau. Or, Mai Van Phan nous révèle la force immuable de la pierre. Alors que, de prime abord, les pierres du lit du ruisseau semblent inanimées, insensibles à leur environnement, à ses yeux, elles atteignent un état de sérénité absolue, libérées de toute agitation, et communiquent par un langage silencieux entre elles et avec le monde qui les entoure. Dès lors, « le monde se révèle tel que le poète le perçoit » (titre d'un des textes de Mai Van Phan) – un monde magnifique, immaculé et silencieux, où germe en lui l'amour de la vie, l'amour de chaque instant fugace de la réalité.
Ce magnifique moment appartient au printemps :
C'est le printemps ?
Des vignes grimpent le long du sentier
Le chant des oiseaux résonnait en écho, créant un doux murmure.
La question « Est-ce le printemps ? » ne cherche pas de réponse, mais exprime plutôt la surprise et la joie d'une âme sensible aux changements les plus subtils de la nature. Le printemps ne se reconnaît pas à des signes grandioses et éclatants, mais simplement à une vigne grimpante le long d'un chemin, au doux chant des oiseaux. Ce sont autant de petits détails, facilement négligés.
Mais aux yeux du poète, chaque petit détail recèle une beauté singulière. Les lianes grimpantes le long du chemin inciteraient-elles les passants à s'arrêter, à changer de direction, comme le fit jadis la poétesse Chiyo, émue par la petite branche de liseron enroulée autour de son seau, au point de demander de l'eau à sa voisine ? Et le « gazouillis des oiseaux » nous laisserait-il perplexes, comme nous l'étions jadis devant le « nuage de fleurs » du maître zen Basho, incertains de savoir si ce « gazouillis » était le chant des oiseaux ou le murmure d'un ruisseau, ou si le « nuage de fleurs » était un nuage ou une grappe de fleurs de cerisier ?
L'entrelacement des images poétiques conduit à un état de communion, d'harmonie et de transformation de la vie, nous amenant à cesser de rechercher des distinctions nettes et à rester silencieux pour ressentir la beauté mystérieuse et magique de la nature.

La représentation de la nature continue de s'étendre par des mouvements très subtils :
L'ombre des arbres faisait onduler les rochers, créant une alternance de périodes d'ombre et de lumière.
Comment ces fleurs sauvages peuvent-elles rester si paisibles pour toujours ?
La pierre ferme les yeux, laissant calmement l'eau couler.
La lumière et l'ombre se projettent tour à tour sur la pierre. Les fleurs sauvages finiront par se faner. Tout est éphémère. Cette strophe exprime la conscience de la nature impermanente de la création. Pourtant, face à cette impermanence, « la pierre ferme les yeux, laissant calmement l'eau couler ». La pierre « ferme les yeux » non pour fuir, mais pour se fondre « sereinement » dans le flux de la nature. C'est un état de sérénité, la compréhension que tout changement est un phénomène naturel. L'état d'esprit de la pierre porte ainsi la profonde empreinte du bouddhisme zen.
Depuis l'état serein de la pierre, la perspective du poète continue de s'élargir pour reconnaître l'interaction et la transformation constantes de toutes choses :
Ces langurs à pieds gris
Les ombres des arbres s'élevèrent haut et ondulèrent à nouveau.
Une bruine tombait de partout.
Humidifiez la zone la plus intime.
Le langur à pieds gris est une espèce de primate rare que l'on trouve dans les forêts du Vietnam. Sa présence est le signe d'un environnement naturel préservé, pur et vibrant. L'image du langur, détail saisissant, souligne la beauté intacte de la nature. Pourtant, le poète ne décrit pas directement la troupe de langurs, mais se contente de noter leur impact : « faisant se lever et onduler les ombres des arbres ». Ils sont présents à travers les vibrations de la canopée, à travers les vagues de lumière et d'ombre. Ceci révèle la perspective unique du poète : la nature est un tout interconnecté. Un infime mouvement d'une créature peut modifier l'espace environnant. Le langur n'est pas isolé, mais se fond dans le rythme partagé de la forêt, comme si toute vie résonnait dans une grande symphonie naturelle. Dans cette magnifique symphonie, même la bruine, presque imperceptible, a le pouvoir d'humidifier « les recoins les plus profonds ». Ce mouvement doux et subtil a un impact plus profond que tout bruit ou violence. Ici, la beauté de la nature conquiert les gens non par l'ostentation ou les paroles emphatiques, mais par sa capacité à imprégner silencieusement l'âme.
Poursuivant ce mouvement et cette transformation, le flux poétique atteint le sommet d'un sentiment de quiétude :
Les nuages restent où ils sont.
Le parfum enivrant des goyaves mûres embaume la forêt.
Un hérisson, les piquants hérissés, immobile.
Tout semble suspendu, pleinement présent à l'instant. L'espace n'est pas d'un silence absolu, mais vibrant d'un rythme très lent. Le poète nous fait prendre conscience que la beauté du monde réside non seulement dans le mouvement, mais aussi dans les moments d'immobilité. Ce sont ces instants où l'être humain peut ressentir le plus intensément la présence de la vie.
La conclusion du poème sert donc à la fois d'invitation et de philosophie :
Plus que tout en ce moment.
Restez où vous êtes.
« Rester immobile » ne signifie pas simplement rester physiquement immobile. C'est un état de cessation de l'agitation, du tumulte, de l'impatience de l'âme, un moment pour écouter la nature et soi-même. Ici, l'acte de « rester immobile » ne vient pas naturellement, comme la profonde tranquillité inhérente à la pierre, mais se présente comme un conseil, une recommandation, une suggestion de comportement raisonnable pour l'être humain, sans quoi il serait déplacé, impoli face à l'humilité de la nature. Peut-être est-ce parce que l'être humain est fondamentalement agité, son esprit toujours en éveil, tiraillé par des calculs et des désirs. Le dernier vers du poème ouvre un vaste espace de silence. Dans ce silence, l'humanité a l'opportunité de reconnaître la beauté du monde et de trouver l'équilibre intérieur. La dernière strophe reprend la forme de deux vers de la première, symbolisant elle aussi un retour à l'essence de la nature, à cet état de silence et de froideur glaciale, afin d'intégrer l'essence de l'être humain à l'univers.
Le silence devient véritablement un moyen pour l'être humain de communiquer et de se connecter à la nature, au monde et à lui-même. C'est aussi un état d'esprit, un choix paisible au milieu du tumulte et des paillettes de la vie. « Pierres dans le ruisseau » n'est donc pas seulement une belle représentation de la nature ; c'est aussi un hymne à la beauté humble et harmonieuse de toute chose.
C’est dans les plus infimes détails que beaucoup négligent par inadvertance que Mai Van Phan a découvert la beauté miraculeuse de la vie, une philosophie de l’existence humaine. Et surtout, le poème affirme que, dans le flux incessant de la vie, le plus précieux est peut-être de conserver l’état d’esprit d’« une pierre qui ferme les yeux, laissant calmement l’eau couler ».
La poétesse Mai Van Phan a un jour posé la question : « L’écriture peut-elle changer le monde ? » Nous n’entrerons pas dans le détail des grandes réalisations que la littérature a accomplies et accomplira pour l’humanité. Ici, avec le poème « Pierre dans le courant », le merveilleux cadeau est de pouvoir contempler le monde à travers le regard de la poétesse, conférant ainsi une dimension magique et profonde aux petites choses que nous négligeons si facilement. Le poème éveille ainsi chez le lecteur des émotions subtiles, semant une graine d’amour pour le monde, une foi en la force de la sérénité face à l’adversité.


