Les chamans dans la vie spirituelle et culturelle du peuple thaïlandais.
Bien que la vie moderne imprègne profondément chaque village des hauts plateaux, modifiant les modes de vie et de pensée de nombreux habitants, la figure du chaman demeure indissociable de la culture thaïlandaise. Au même titre que les anciens et les chefs du village, le chaman occupe une place particulière dans leur vie spirituelle, contribuant à façonner leur rapport à la nature, à leurs ancêtres et à leur communauté.
Porteur de l'essence de la culture thaïlandaise.
Selon les croyances thaïlandaises, l'être humain existe non seulement dans son corps physique, mais aussi dans son âme, collectivement appelée « phi ». Depuis les origines de ces croyances, dès l'époque des rites funéraires, on croyait que les âmes ne disparaissaient pas, mais continuaient d'accompagner le monde des vivants. Cette croyance a donné naissance à un système unique de croyances populaires, où l'on cherche constamment à entrer en contact avec le « phi », tantôt en l'invoquant pour recevoir des bénédictions, tantôt en l'éloignant pour conjurer le malheur. Cependant, la communication avec ce monde invisible n'est pas donnée à tous. Les Thaïlandais croient que seul un groupe d'individus privilégiés – élus du ciel, instruits, lettrés et ayant reçu un enseignement formel – est capable de servir d'intermédiaires : les chamans.

Dans la vie quotidienne, les chamans interviennent dans presque tous les rituels importants : des prières pour la paix en début d’année au choix de dates propices pour la construction de maisons et les mariages, en passant par l’invocation des esprits, l’exorcisme des mauvais esprits et la guérison des maladies mentales… Pour de nombreuses familles, la présence d’un chaman est bien plus qu’un simple rituel : c’est un véritable ancrage psychologique, une façon de croire que leurs angoisses s’apaiseront. Dans la commune de Que Phong, l’artisane Vi Thi Hoa, âgée de 81 ans cette année, continue d’officier régulièrement pour les familles. Son emploi du temps est chargé depuis la période précédant le Têt jusqu’à la fin janvier. Elle confie que certaines familles, même celles qui ne connaissent pas ces rituels, font appel à elle pour accomplir des cérémonies afin de trouver la « paix intérieure », car elles croient que seul un chaman peut communiquer avec les esprits, chasser les mauvais esprits et porter chance.

Une cérémonie chamanique est loin d'être simple. Elle peut durer au moins une à deux heures, voire une demi-journée, de trois à six heures, et se divise en plusieurs étapes comprenant différentes prières et rituels. Si elle a lieu lors d'un festival, elle peut durer un ou deux jours et comporter de nombreuses activités et procédures. Cela exige du praticien une bonne santé, une grande concentration et la capacité de mémoriser une série d'incantations transmises de génération en génération.

Lors des rituels, chaque chaman porte un « sac magique » personnel, objet indispensable pendant les cérémonies. À l'intérieur, on trouve de nombreux objets d'une profonde signification spirituelle : de petites coupes symbolisant les maîtres qui ont transmis leur savoir ; deux bracelets en argent en guise d'amulettes ; deux pièces yin-yang pour solliciter les conseils des esprits ; de la cire d'abeille pour les bougies ; et même une flûte en bambou utilisée pour invoquer les esprits et repousser les mauvais esprits.
La tenue cérémonielle est également imprégnée de fortes valeurs culturelles. Avant le début de la cérémonie, le chaman porte un foulard blanc appelé « phai chuoc chang », comparable à une corde d'éléphant, symbolisant le pouvoir de maîtriser les forces surnaturelles. Pendant la cérémonie, il ajoute un foulard rouge, un héritage ancestral. Un tissu blanc, appelé « phen hoong khai », est toujours placé sur le plateau d'offrandes pour y déposer les présents, symbolisant la solennité et la pureté.

Tout au long du rituel, le chaman s'évente souvent avec un éventail en papier, à la fois pour tenir les autres à distance et repousser les mauvais esprits. Cet éventail porte des symboles particuliers – un « langage » compris uniquement par les initiés. Selon l'artisane Vi Thi Hoa, durant la cérémonie, le chaman entre dans un état particulier, un état de « possession spirituelle », comme on l'appelle dans le folklore – c'est-à-dire une fusion avec le monde spirituel pour accomplir son rôle d'intermédiaire.
Il est important de noter que, selon les artisans, les chamans ne sont pas des diseurs de bonne aventure. Ils ne pratiquent pas la divination et ne répandent pas de superstitions, mais accomplissent principalement des rituels visant à soulager le stress et à aider les gens à surmonter l'anxiété, la maladie et les difficultés de la vie.
Lien communautaire
Dans la vie contemporaine, les opinions sur les chamans divergent. Certains les considèrent comme des personnes érudites et respectées, contribuant à la préservation de la culture. D'autres, en revanche, estiment que le chamanisme est une pratique superstitieuse, voire trompeuse. C'est pourquoi les témoignages de praticiennes comme l'artisane Vi Thi Hoa sont essentiels pour aider la communauté à mieux comprendre le rôle des chamans. Selon elle, il ne reste que quelques chamans expérimentés dans la région, et leur travail est essentiellement une « profession rituelle » profondément ancrée dans la culture traditionnelle.

Depuis que l'État a reconnu les activités des chamans comme faisant partie du patrimoine culturel, leur statut a été progressivement réévalué. Bien plus que de simples officiants de rituels, les chamans sont aussi des « témoins vivants de l'histoire », préservant les chants et les épopées chamaniques – des valeurs précieuses de la culture thaïlandaise. À travers ces rituels, ils enseignent la morale et les bonnes mœurs, contribuant ainsi au maintien du fondement spirituel de la communauté.
En reconnaissance de ces contributions, l'artisane Vi Thi Hoa a reçu le titre d'Artisan Distingué en 2022, après trois décennies de dévouement à son métier.

Depuis 2011, le Département de la Culture de Nghệ An propose de reconnaître une dizaine d'artisans comme chamans dans les districts de l'ouest. Cette reconnaissance joue un rôle essentiel dans la préservation et la promotion de la culture thaïlandaise, notamment à travers les rituels traditionnels. La restauration du festival Xang Khan, inscrit au patrimoine culturel immatériel national, dans de nombreux villages de l'ancien district de Que Phong en est un exemple éloquent. Ce festival est étroitement lié aux activités des chamans ; il constitue à la fois un événement religieux et une occasion pour eux de progresser et de faire reconnaître leurs compétences lors d'une cérémonie d'ordination.
Plus important encore, au-delà de la dimension rituelle, ces activités renforcent la cohésion communautaire. Les cérémonies et les festivals offrent aux habitants l'occasion de se rencontrer, de partager et de consolider leurs liens de voisinage. C'est dans ce cadre que la culture cesse d'être un concept abstrait et devient une composante vivante de la vie. Bien que certaines coutumes désuètes doivent encore être abolies, l'essence même de la culture mo – l'esprit de cohésion communautaire, la foi en la bonté et l'attachement aux racines – demeure une valeur essentielle à préserver. Il s'agit non seulement du patrimoine du peuple thaï, mais aussi d'une composante du riche paysage culturel de Nghệ An.
À l’ère moderne, où de nombreuses valeurs traditionnelles risquent de disparaître, la présence des chamans témoigne de la vitalité pérenne des cultures autochtones. Ils ne sont pas seulement des officiants de rituels, mais aussi des conteurs, des gardiens de la mémoire et des transmetteurs de valeurs spirituelles de génération en génération. Et c’est à travers ces rituels en apparence simples qu’un lien invisible unit silencieusement les individus à leur communauté, à leurs ancêtres et à leur propre identité.


