Nouvelle : Au sommet des vagues
Il s'appelait An. Mais la paix ne dura jamais longtemps dans sa vie. Son nom était comme un vêtement taillé sur un corps mal ajusté, toujours trop large aux épaules et trop serré à la poitrine.
Il s'appelle An. Mais la paix n'a jamais duré longtemps dans sa vie. Ce nom sonne comme un vêtement taillé sur mesure pour un corps inadapté, toujours trop grand aux épaules et trop serré à la poitrine. Son enfance fut exempte de disputes bruyantes, de fracas sur la table ou de bruits de vaisselle brisée. Sa maison était si silencieuse que même la tristesse devait être portée pieds nus. Les repas de famille se déroulaient lorsque son père était absorbé par son ordinateur portable et sa mère rivée à son téléphone. Assis entre eux, sans que personne ne touche personne, il se sentait pourtant épuisé, comme s'il s'accrochait à un fil invisible pour empêcher le toit de s'effondrer. À l'intérieur, tout ne manquait jamais. Assez de chaises, assez de vaisselle, assez de linge qui séchait sur le porche. Seule l'affection faisait défaut.
À 19 ans, ses parents se sont assis et lui ont annoncé leur divorce. Sans larmes, sans questions, sans supplications, son père a simplement dit :
« Maman et papa ont fait de leur mieux. »
Maman regarda la tasse de thé, pas lui, et dit doucement :
«S'il te plaît, comprends-moi, mon enfant.»
Ils partirent par un après-midi venteux. La lumière du soleil qui filtrait par la fenêtre s'étirait comme une aiguille recousant lentement une longue déchirure.
***

Il s'installa seul dans une ville côtière. Les étés y étaient caniculaires, une chaleur étouffante, tandis que la brise marine hivernale sifflait à travers les interstices de la porte comme le sifflement d'un ivrogne. Il travaillait à la restauration de vieilles photographies, un métier passionnant. Il réparait et faisait revivre des moments perdus. Pendant ce temps, sa propre vie n'offrait guère de choses à préserver.
Cette nuit-là, il pleuvait. Une pluie fine mais continue. La longue route côtière, faiblement éclairée par des réverbères jaunes, la mer sombre, les vagues clapotant contre le rivage dans un murmure semblable à une conversation sans fin. Au moment où il allait rentrer chez lui, il entendit quelque chose, un gémissement. Petit, tremblant, faible, comme un appel désespéré. Il s'approcha de la poubelle sous le cocotier. Là, une vieille boîte en carton, déchirée par endroits et en lambeaux à d'autres. La pluie l'avait imbibée, rendant le papier mou et flasque. Et à l'intérieur, une minuscule créature recroquevillée. Un chiot.
Il resta là longtemps. La pluie redoubla d'intensité. Il n'entendait plus que le fracas des vagues, le hurlement du vent et les battements de son cœur. Il eut envie de se détourner : « Ne fais pas d'histoires », se dit-il. Sa vie était déjà assez épuisante comme ça. Il ne savait même pas comment prendre soin de lui. Mais ces yeux… Mon Dieu. Ils étaient comme les siens à dix-neuf ans, devant une maison vide, la clé à la main, sans savoir ce qu'il y trouverait. Alors il la prit. Elle était si légère qu'il craignit de la casser s'il la serrait trop fort. Il l'appela Encre.
***
Depuis l'arrivée de Mực, la maison a perdu son silence habituel. Le parquet, où résonnaient autrefois les pas d'une seule personne, résonne désormais du claquement des griffes. Mực est un petit chien plein d'énergie, la queue frétillante, comme pour empêcher le monde de s'écrouler. Il fait deux ou trois fois le tour de la maison avant de se coucher, comme s'il craignait que s'il s'arrêtait, le silence ne revienne et n'engloutisse à nouveau les lieux. La maison, du coup, paraît plus chaleureuse.
Un jour, il attrapa un rhume, une fièvre si forte que ses paupières lui semblaient lourdes, comme si un poids de pierre pesait sur lui. Son corps tout entier était brûlant, et pourtant ses mains et ses pieds étaient glacés. Il se recroquevilla, étroitement enveloppé dans une couverture. Mực était couché tout près de lui, si près, comme s'il cherchait à combler le moindre espace entre eux. Sa chaleur n'était pas simplement celle de leurs corps, mais celle d'une présence bienveillante. Il se souvenait de la sensation de ses doigts effleurant son dos – doux, chaud, avec sa respiration régulière. Aucun mot ne lui vint, mais soudain, il sentit sa poitrine étrangement légère, comme si quelqu'un avait ouvert une fenêtre restée close pendant des années.
Puis venaient les nuits d'orage, où le tonnerre grondait. Dans cette ville côtière, le tonnerre ne grondait pas une seule fois avant de s'apaiser ; il était implacable, dense et profond. À ces moments-là, Mực cherchait toujours refuge. Il rampait sous la table, son corps tremblant par petites secousses, comme une corde vibrant sans cesse dans le sifflement du vent. Ses yeux noirs étaient grands ouverts. Il se pencha, glissant sa main dans l'obscurité sous la table, à sa recherche. Sa main effleura sa fourrure chaude. Mực pressa aussitôt sa tête contre sa main. Il le tira hors de là, le rassurant doucement : « N'aie pas peur. Je suis là. »
La nuit continua de s'écouler. L'orage finit par se calmer. La pièce ne résonnait plus que des respirations d'une personne et d'un chien. Tomber amoureux n'est pas donné à tout le monde au premier abord. Mais parfois, il suffit d'un refuge, d'un endroit où se reposer, pour recommencer à vivre, à croire, à ouvrir son cœur. Et il sut qu'ils étaient devenus une famille, sans même avoir besoin de noms.
***
Il a pris une nouvelle habitude. Chaque mois, à la pleine lune, il photographie Mực (le chien) au bord de la mer. Sans pose. Sans le forcer. Il le laisse simplement se tenir là où il aime être, au ras de l'eau, où les vagues l'effleurent sans l'emporter. Le même angle de prise de vue, seul le temps passe. Mực grandit, son pelage s'assombrit puis grisonne peu à peu au coin de ses yeux. Et lui, d'une expression tendue, arbore désormais un regard plus souriant. Cet album photo trône sur son ordinateur. Il l'a intitulé : « Famille ». Pas une collection d'art, pas besoin de retouches, juste des moments ordinaires.
Le temps passait, comme les vagues silencieuses érodant le sable sans qu'on s'en aperçoive. La mer restait bleue, le vent soufflait toujours, mais Mực ne courait plus saluer les vagues comme avant. Il marchait aux côtés d'An, toujours la même petite silhouette, toujours avec sa queue enroulée, mais ses pas étaient plus lents, plus courts, comme s'il tâtait prudemment chaque parcelle de terre pour s'assurer qu'il pouvait encore tenir debout. La nuit, il dormait davantage, mais son sommeil était agité : sa respiration était tantôt régulière, tantôt laborieuse, puis il essayait de s'enfoncer plus profondément. Ses yeux, jadis aussi noirs et clairs que des gouttes de pluie, étaient maintenant voilés d'une fine brume, comme une vitre laissée dehors sur le porche, recouverte de brouillard, et lorsqu'il regardait attentivement, il y voyait son reflet, petit, lointain et triste, comme s'il se tenait de l'autre côté de la vitre, frappant sans savoir si quelqu'un ouvrirait.
Un après-midi, avant le coucher du soleil, il trébucha. Un simple faux pas, mais suffisant pour faire battre son cœur à tout rompre, comme un bateau pris dans les vagues. Il tendit la main pour le soutenir, la sienne touchant son dos, et réalisa que son squelette sous sa fourrure était bien plus léger qu'avant. Mực peina à se relever, levant la tête pour le regarder, sa poitrine se soulevant et s'abaissant rapidement, sa respiration à peine audible. Pas un aboiement. Juste un regard, las, réprimant les derniers vestiges de la fierté de ce chien qui jadis courait au bord de l'eau. Tous deux savaient que nul ne pouvait échapper au temps. Ils ne pouvaient que ralentir, marcher côte à côte, jusqu'à ce que l'arrêt soit inévitable.
***
Il emmena Mực à la clinique par un matin gris et pâle, de ces jours où le soleil semble s'être égaré. Tandis que le médecin tournait l'écran du scanner, la lumière blanche l'aveugla et, avant même d'entendre un mot, il sentit son cœur se serrer. « Cancer des os. Il s'est propagé. » La voix du médecin n'était ni aiguë ni grave, mais chaque mot résonnait avec une telle force qu'il laissait une empreinte dans l'air. « Si vous ne voulez pas qu'il souffre… l'euthanasie pourrait être envisagée. » Les mots résonnèrent, tranchants et ténus, comme un éclat de verre brisé qui lui transperçait le cœur. Froids, nets, ne laissant aucune place à l'espoir. Il ne pleura pas. Il sentit seulement une main invisible lui serrer la poitrine, lentement, inexorablement, sans relâche. Mực était allongé là, le souffle court et superficiel, chaque inspiration lui donnant l'impression d'aspirer le monde entier dans sa petite poitrine.
Les jours suivants, le temps ne se mesurait plus en heures, mais seulement en respirations. Mực tentait de se relever chaque fois qu'il sortait de la pièce pour la suivre, mais ses pattes flanchaient et elle s'écroulait sur le tapis. Elle ne pleurait pas, ne gémissait pas, mais la façon dont elle essayait de dissimuler sa douleur en tournant le visage dans un coin, ne voulant pas qu'il la voie, était ce qui le blessait presque insupportablement. Parfois, la nuit, quand la pièce était sombre et que la mer clapotait doucement sur le rivage, Mực laissait échapper un faible gémissement. À chaque fois, il avait l'impression qu'on lui arrachait quelque chose à l'intérieur. Il caressait sa tête, ses doigts tremblant si légèrement que même lui trouvait cela étrange, comme s'il touchait quelque chose de si fragile qu'il craignait qu'un simple souffle ne le brise.
Une nuit, la mer était exceptionnellement calme. Les vagues ne faisaient que réchauffer le sable, sans plus se briser violemment. Le vent cessa de hurler dehors, ne laissant place qu'à un léger soupir, comme si l'on tentait d'apaiser quelque chose sur le point de partir. Lui et Mực étaient allongés côte à côte sur le sol. Seul le souffle irrégulier et mêlé de leurs respirations se faisait entendre. Il posa sa main sur sa tête. Sa voix était rauque, comme usée par le silence : « Si ça fait trop mal… alors pars. Mais souviens-toi, ne t'éloigne pas trop. » Mực cligna des yeux, très lentement, puis, rassemblant ses dernières forces, posa son front contre sa paume. À cet instant, pour lui, ce fut comme si les vagues avaient cessé de s'écraser sur le rivage.
***
Il enterra Mực près de la plage, là où il avait coutume d'aboyer contre les vagues, comme pour chasser toute la solitude qui l'habitait. Le sable ondulait doucement sous le vent, comme les mains du ciel et de la terre caressant le dos de celui qui restait. Ce jour-là, la mer était exceptionnellement calme, sans violence, mais d'une douce berceuse. Sur ces vagues apaisantes, il trouva la paix intérieure.
À la tombée de la nuit, la pièce parut étrangement immense, comme si on venait d'en absorber une partie de la chaleur. Il ouvrit l'album photo : des clichés du même coin de mer, pris mois après mois, témoins de deux vies qui avaient grandi ensemble en silence. Sur la dernière photo, il était toujours là, la mer toujours bleue, le ciel toujours haut, tout intact, hormis le vide à ses pieds. Ce vide n'était pas bruyant, il ne grondait pas, mais il était si palpable qu'un seul regard suffisait à lui serrer le cœur.
Il continue de se promener sur la plage tous les après-midi. Les vagues se brisent toujours, le vent souffle toujours, la vie suit son cours. Parfois, il murmure : « Squid, regarde… les vagues sont magnifiques aujourd’hui, n’est-ce pas ? » La question est aussi légère qu’un souffle, sans besoin de réponse, car il parle comme si elle était encore à ses côtés. La mer est calme, et son cœur n’est plus aussi désolé qu’avant. Squid est venu à lui, pour un court instant ou pour longtemps, et a accompli sa mission, transformant une âme perdue en quelqu’un qui sait retrouver le chemin du retour.


