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Depuis une position « marginalisée », Ankara est-elle sur le point d'assumer un nouveau rôle à Gaza ?

Hoang Bach October 29, 2025 6:00

Malgré la vive opposition d'Israël, le président américain Donald Trump reste déterminé à amener la Turquie à la table des négociations pour un cessez-le-feu à Gaza. Cette initiative a immédiatement propulsé Ankara d'une position marginalisée à un rôle central, lui permettant d'influencer l'avenir de la région. Quelle est la stratégie de Washington, et quels calculs stratégiques le président Recep Tayyip Erdogan effectue-t-il concernant ce nouveau rôle de la Turquie ?

Conflit profond entre les États-Unis et Israël.

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan arrive à la Maison-Blanche à Washington, D.C., le 25 septembre, pour une rencontre avec le président américain Donald Trump. Photo : REUTERS

Dans le contexte diplomatique complexe du Moyen-Orient, selon DW, le président turc Recep Tayyip Erdogan semble bénéficier d'une faveur particulière de la part de son homologue américain, Donald Trump. Depuis plusieurs semaines, Trump ne cesse de faire l'éloge du dirigeant turc de 71 ans. Lors de la réunion cruciale sur le cessez-le-feu à Gaza, qui s'est tenue à Charm el-Cheikh, en Égypte, à la mi-octobre, Trump a placé le président Erdogan au premier rang. Il figurait parmi les rares dirigeants (avec les États-Unis, l'Égypte et le Qatar) à avoir signé la déclaration commune soutenant le cessez-le-feu. Une fois de plus, Trump a souligné qu'Erdogan était « un bon ami ».

L'attitude chaleureuse de Washington envers Ankara contraste fortement avec la position froide, voire hostile, d'Israël. Le vice-président américain J.D. Vance, lors d'une récente visite en Israël, a fait écho aux propos de Trump. Il a souligné que la Turquie avait « joué un rôle très constructif » dans la résolution du conflit au Moyen-Orient jusqu'à présent et s'attend à ce que cela se poursuive. Cette position place les États-Unis en net désaccord avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son gouvernement. Tel-Aviv porte un regard beaucoup plus négatif sur Erdogan, principalement en raison de ses liens supposés étroits avec le Hamas et de ses critiques constantes et acerbes à l'égard de la conduite d'Israël dans la bande de Gaza.

Ce désaccord est apparu clairement lors d'une conférence de presse conjointe entre Netanyahu et Vance le 22 octobre. Interrogé sur l'éventualité d'une intégration des troupes turques à une « force internationale de stabilisation » à Gaza, Netanyahu a répondu : « J'ai une position très ferme à ce sujet. Voulez-vous deviner laquelle ? » Le message était clair : Israël ne souhaite voir aucun soldat turc à Gaza.

Les relations turco-israéliennes se sont en réalité considérablement détériorées ces deux dernières années. Ankara accuse le gouvernement israélien de « génocide » à Gaza. En réponse, des responsables politiques israéliens, notamment des ministres d'extrême droite du gouvernement Netanyahu, ont fréquemment recours à une rhétorique hostile envers la Turquie. Israël accuse également la Turquie d'abriter des membres du Hamas. Si la Turquie reconnaît la présence de membres du Hamas (dont certains suite à d'anciens échanges de prisonniers avec Israël) et que d'autres s'y rendent régulièrement, Ankara nie que le Hamas ait établi un bureau officiel sur son territoire.

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Un quartier résidentiel de la ville de Gaza, le 25 octobre. Photo : REUTERS

Les risques et leur rôle pratique

Dans un contexte de tensions croissantes entre deux alliés clés des États-Unis, une question se pose : pourquoi Trump a-t-il impliqué la Turquie dans ce conflit, malgré l’opposition israélienne ? Hakki Tas, chercheur spécialiste de la Turquie et de l’Égypte à l’Institut allemand d’études mondiales et régionales (GIGA), a déclaré à DW que cela résulte d’un positionnement stratégique avisé d’Ankara. Selon lui, le président Trump souhaite résoudre la question de Gaza au moindre coût militaire et économique pour les États-Unis. Le gouvernement turc est « l’un des rares acteurs capables à la fois de faire pression indirectement sur Netanyahu… et d’influencer simultanément le Hamas ». Si les États-Unis ont déjà le Qatar, où se trouve la direction politique du Hamas, comme partenaire de négociation, le rôle de la Turquie est plus équilibré et multiforme.

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La Turquie possède une vaste expérience en matière de secours en cas de catastrophe et d'aide humanitaire, et pourrait s'appuyer sur cette expérience à Gaza. Photo : Reuters

Au-delà de sa position stratégique, la Turquie possède des atouts indéniables : membre de l’OTAN et proche de l’Occident, Ankara joue un rôle militaire clé dans la région. Par ailleurs, la Turquie bénéficie d’une vaste expérience en matière d’aide humanitaire et de soutien logistique à la reconstruction de la bande de Gaza. Elle dispose d’organisations humanitaires professionnelles, telles que l’Agence turque de gestion des catastrophes et des situations d’urgence (AFAD) et le Croissant-Rouge turc, qui possèdent une solide expérience dans la gestion des catastrophes et des déplacements de population. En matière de reconstruction, les entreprises de construction turques figurent parmi les plus importantes au monde, nombre d’entre elles ayant bénéficié de généreux contrats publics sous la présidence d’Erdogan au cours des vingt dernières années.

La participation au processus de paix à Gaza offre au président Erdogan d'énormes avantages géopolitiques et intérieurs. L'analyste Hakki Tas explique que cette initiative confère à Erdogan une « influence géopolitique », notamment face à un Hamas affaibli et à un soutien israélien en déclin. Erdogan passe ainsi d'une position marginale à une figure centrale. Cela lui apporte du prestige et, surtout, lui permet de rallier des sympathisants pro-palestiniens. Burak Yildirim, expert turc en sécurité, affirme qu'un éventuel déploiement de troupes turques à Gaza constituerait une « victoire politique et intérieure majeure » pour Erdogan. Cela renforcerait l'argumentaire en faveur de l'efficacité de la politique étrangère du gouvernement turc. Pour les conservateurs turcs, un tel déploiement aurait une importance capitale.

Cependant, un autre calcul pragmatique entrait en jeu. Suite aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023 et à la campagne militaire de représailles israélienne, Erdogan subissait une pression immense de la part des électeurs concernant les relations commerciales de la Turquie avec Israël. Yildirim pensait qu'Erdogan ne souhaitait pas réellement mettre à l'épreuve une nouvelle fois son gouvernement, déjà en difficulté économique, sur cette question. Cela laissait entendre qu'Erdogan aurait pu se montrer disposé à faire des compromis économiques avec Trump (avec Israël) en échange d'un rôle politique central dans le dossier de Gaza.

Malgré l'accueil chaleureux des États-Unis, le rôle futur de la Turquie demeure semé d'embûches et de limites. L'expert Burak Yildirim affirme sans détour que la Turquie ne peut, à elle seule, résoudre le conflit israélo-palestinien, notamment en ce qui concerne la solution à deux États. En revanche, son rôle consiste à « réunir les parties en conflit et les autres acteurs autour de la table des négociations ». Mais même ce rôle de médiation est fragile. Les points de friction potentiels sont trop nombreux : désaccords possibles avec l'Égypte, approche limitée du Congrès américain face à Erdogan, et même divisions internes au sein du Hamas. Tous ces éléments pourraient affaiblir l'influence de la Turquie. C'est pourquoi, selon les prévisions, la Turquie se concentrera principalement sur les questions humanitaires et logistiques à Gaza. Les enjeux politiques et militaires sont considérés comme trop risqués pour Ankara à l'heure actuelle.

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