«Veuillez nous appeler les Sourds.»
Les personnes sourdes ne communiquent pas par leurs tympans ; elles communiquent par le regard, le langage corporel et les vibrations de leur cœur. Si vous avez un jour l’occasion d’observer un groupe de personnes sourdes converser, vous serez témoin d’une connexion remarquablement profonde.

Pour beaucoup, le langage est parfois un véritable labyrinthe de subtilités. Face à des personnes en situation de handicap, nous avons souvent tendance à recourir à des euphémismes et à des adjectifs doux, croyant ainsi atténuer leur souffrance et faire preuve d'empathie. Nous appelons les aveugles « déficients visuels », les boiteux « personnes à mobilité réduite », et les malentendants « personnes malentendantes »… Nous pensons qu'il s'agit là d'une subtilité, d'une façon de préserver leur estime de soi.
Cependant, au milieu de ce brouhaha, une voix calme et courageuse s'élève de la communauté des personnes vivant dans le monde de la langue des signes : « Appelez-nous les Sourds. » M. Nguyen Tuan Linh, président de l'Association des Sourds de Hanoï, a souligné : « Le terme Sourds désigne une communauté possédant sa propre culture et utilisant la langue des signes comme moyen de communication. Quant aux personnes malentendantes, elles utilisent principalement le langage oral (éventuellement avec l'aide d'appareils auditifs ou d'implants cochléaires) ; lors de leurs échanges, elles peuvent employer certains signes, mais ceux-ci ne suivent pas nécessairement la grammaire de la langue des signes utilisée par les personnes sourdes. »

Pour la communauté sourde, la surdité n'est pas un trouble à corriger, mais un état de vie. Lorsque l'on utilise délibérément le terme « déficient auditif » pour désigner une personne complètement sourde, on la place involontairement dans la catégorie des « entendants ». On la considère comme une personne « en échec auditif » au lieu de la reconnaître comme « pleinement sourde ». Le véritable respect ne consiste pas à utiliser des mots fleuris pour masquer la réalité, mais à oser la regarder en face avec respect. Éviter le mot « sourd » est en réalité une forme de discrimination subtile, un refus de reconnaître l'identité unique d'une communauté avec sa propre langue et sa propre culture.
En tant que journaliste, ayant eu de nombreux échanges avec la communauté sourde, j'ai réalisé que leur monde n'est pas un espace silencieux et triste. Au contraire, c'est un monde vibrant, plein de couleurs et d'énergie, grâce aux mains qui « parlent ». La langue des signes n'est pas un substitut temporaire à la langue parlée ; c'est une langue à part entière, dotée d'une structure grammaticale complexe et capable d'exprimer les nuances les plus profondes de la pensée et des émotions humaines.
Les personnes sourdes ne communiquent pas par leurs tympans ; elles communiquent par le regard, le rythme corporel et les vibrations de leur cœur. Si vous avez l’occasion d’observer un groupe de personnes sourdes converser, vous serez témoin d’une connexion incroyablement profonde. Non distraites par les bruits ambiants, elles se regardent intensément dans les yeux, interprétant chaque mouvement de main. C’est une écoute absolue, une écoute que les personnes entendantes, même celles qui ont une audition parfaitement saine, ne peuvent parfois atteindre car elles sont préoccupées par des sons extérieurs superficiels.
Par conséquent, lorsqu'elles sont qualifiées de « sourdes », les personnes sourdes se sentent prises en pitié parce qu'elles « ne peuvent pas entendre », et elles souhaitent être reconnues pour leur capacité à communiquer différemment.

L'histoire de la stigmatisation des personnes sourdes est en réalité un grand enseignement sur la façon dont la société appréhende les différences. Si l'on considère l'ensemble des personnes en situation de handicap, un schéma commun se dessine souvent : la société tente de les « normaliser ». Nous félicitons celles et ceux qui, sans jambes, tentent de marcher avec des prothèses, nous admirons celles et ceux qui, sans bras, apprennent à écrire avec leurs pieds. Bien sûr, ce sont des efforts extraordinaires qui méritent le respect. Mais, d'un point de vue plus profond, il semble que nous les forcions à se conformer aux normes de la majorité pour être considérés comme « intégrés ». Nous supposons qu'être comme nous est synonyme de réussite et de bien-être.
C’est là l’erreur fondamentale du concept d’inclusion. Inclure ne signifie pas uniformiser l’humanité. Une société civilisée n’est pas une chaîne de production qui fabrique des individus dotés des mêmes compétences et du même fonctionnement physique. La véritable inclusion consiste à accepter les différences comme une composante inévitable de la biodiversité et de la culture humaines.
L'inclusion, c'est aménager un chemin séparé pour les personnes en fauteuil roulant, non par pitié, mais parce que nous comprenons qu'il s'agit d'un mode de transport alternatif qui mérite le respect dans un espace partagé. L'inclusion, c'est aussi lorsque la langue des signes apparaît dans les journaux télévisés, non comme un privilège, mais comme la reconnaissance du droit égal de chaque citoyen à accéder à l'information.
Au lieu de contraindre les personnes handicapées à se conformer aux normes, la société doit s'efforcer d'être inclusive. Au lieu de se demander « Comment pouvons-nous nous faire entendre d'elles ? », demandons-nous plutôt « Comment pouvons-nous les comprendre ? ».

Chaque personne en situation de handicap possède une forme de perfection qui lui est propre. Une personne aveugle ne voit pas la lumière, mais elle a accès à un univers sonore et sensoriel d'une richesse incroyable. Une personne sourde n'entend pas les sons, mais elle possède une capacité extraordinaire d'observation et de visualisation. Si nous créons un espace suffisamment inclusif, tant au niveau des infrastructures que des mentalités, chacune de ces différences pourra s'épanouir pleinement.
À l'école, on sensibilise les enfants à la compassion en faisant des dons de livres et de vêtements. C'est bien, mais insuffisant. Il faut leur apprendre qu'un ami en fauteuil roulant ou qui utilise la langue des signes n'est pas une personne à plaindre, mais un ami exceptionnel, doté de forces différentes des nôtres. Apprenons aux enfants à s'intéresser au monde de leurs amis, au lieu de rester à l'écart et de les regarder avec pitié.
Le développement d'une nation ne se mesure pas uniquement à ses gratte-ciel ou à son taux de croissance économique. Il se mesure aussi à la manière dont cette société traite ses minorités. Le respect des différences est essentiel pour une société plus bienveillante. Après tout, aux yeux de la création, nous sommes tous des êtres uniques, en quête d'empathie tout au long de notre existence.


